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LE BRICONTEUR – Chapitre 3

Le troisième jour, Maelys sortait de chez le primeur, son cabas empli de chips salades à forte teneur en fer et bouteilles de jus de myrtilles riches en antioxydants. A peine avait-elle tourné à l’angle de la rue qu’elle reconnut au loin le capharnaüm de la veille. Elle se mordit la lèvre en réalisant qu’elle avait oublié de signaler l’importun à la ville. Alzheimer était-il si proche ? Elle se concentra un instant. La veille, à son arrivée dans son appartement, elle avait posé ses clés, rangé ses courses… puis son holophone avait sonné… Oui ! La publication du palmarès hebdomadaire des Séniors Fringants avait chassé le désagrément de sa promenade. Lorsque son assistant vocal avait affiché le top 10 de la ville en surlignant son nom, elle s’était empressée d’envoyer un vocal excité et fier à Chloé. Ses efforts sportifs et nutritionnels portaient ses fruits : taux de cholestérol bas, mémoire vivace et vitesse de marche, tout était au vert. Elle en avait oublié la boutique.

Grommelant comme à son habitude, la vieille femme s’approcha du bric à brac avec la ferme intention de dégager d’un coup de pied ferme chaque objet qui oserait entraver son chemin. Si elle visait bien, elle pourrait peut-être prétendre à rejoindre l’équipe des Mamies Foot de la ville – pourquoi pas après tout ? Elle se sentait d’humeur à découvrir une nouvelle activité et faire quelques rencontres.

Elle remarqua qu’une once d’ordre avait soufflé sur le capharnaüm. Son cabas autonome réussissait à avancer seul au milieu de deux tables parfaitement rectilignes, qui présentaient des objets non plus amoncelés les uns sur les autres mais soigneusement disposés en rangs d’oignons. Le regard de la vieille dame passa sur les bibelots. Elle n’en reconnaissait formellement aucun et pourtant, tous lui rappelaient de vagues souvenirs. Là, on aurait dit une antique clé de fer rouillé, pleine de circonvolutions et de rouages, qui aurait fusionnée avec un… Maelys chercha le mot. Poulpe ? Ici, sous une cloche transparente, une tige de fer plié à angle droit lui rappelait les vieilles poignées qui ornaient les portes de chez sa tante, quand elle était enfant. Mais le nombre de boutons de bois fendus par les ans qui s’y accrochaient rendaient l’utilisation impossible. Légèrement agacée de ne parvenir à mettre des mots sur ces objets jaillis d’un passé qu’elle touchait du doigt, elle allait continuer son chemin lorsqu’une voix jeune et enjouée retentit derrière elle.

— Vous contemplez ici le dernier spécimen d’espagnolette bavarde.

Maelys se retourna, surprise. Un homme se tenait à l’entrée de la boutique, nonchalamment appuyé contre le montant de la porte, le regard pétillant. La vieille dame écarquilla les yeux, à mi-chemin entre la surprise et le dégoût. Des poils envahissaient le bas du visage de l’inconnu, se terminant par une pointe à laquelle pendait un minuscule bibelot. Maelys eut besoin de quelques secondes pour retrouver le nom de cette étrangeté capillaire. Une barbe ! Nullement incommodé par l’inspection dont il était l’objet, le tenant des lieux continua :

— J’ai cherché longtemps avant de mettre la main dessus. La démocratisation des puces digitales dans les années 2040 les ont boutées hors des villes, les obligeant à se réfugier en pleine nature. Malheureusement, ces pauvres bibelots ne sont pas faits pour survivre loin de mains humaines. Plus de doigts pour tapoter amoureusement des sms enamourés, plus de paumes pour les serrer à chaque porte, plus de frappes vindicatives pour emplir des mails de réclamations… beaucoup n’ont pas survécu.

Maelys fixait l’incongru conteur, déroutée autant par son apparence que par le charabia qui sortait de ses lèvres. Il portait des vêtements démodés depuis trente ans, aux teintes ocres et marrons comme la terre. La vieille dame frissonna en se rappelant le contact rêche et irrégulier des cotons et jeans qu’elle portait enfant. Pourquoi ce jeune homme s’infligeait-il un tel inconfort ? Les naturalskin représentaient non seulement une avancée technologique indispensable à la santé de chacun, évitant la déshydratation de la peau, les mauvaises positions du dos et les éraflures, mais elles constituaient surtout un nuage de douceur plus léger qu’une brise estivale, dont aucune personne saine d’esprit n’aurait voulu se passer. Cependant, la rugosité de ses habits n’entamait en rien la verve de son interlocuteur, qui continuait de monologuer :

— J’ai trouvé celle-ci dans la forêt de Fontainebleau – je veux dire, la zone boisée n°4234. Elle avait survécu cachée dans un terrier de lapins. Ces adorables petites bêtes l’ont protégée vingt ans durant, en tapotant de leurs pattes les diverses touches. Les lettres W, M et K n’ont pas survécu, mais avec un peu d’astuce, on peut taper des textes sans les utiliser.

Une vibration au poignet arracha Maelys à la stupéfaction qui la clouait sur place. Quatre mètres plus loin, son cabas l’attendait. Sa performance aussi. Elle détourna le regard et, plus impolie qu’elle ne l’avait jamais été de sa vie entière, planta là le personnage qui continuait de déblatérer :

— Une espagnolette bavarde demande peu d’entretien et d’attention – tout juste quelques mots par jour, délicatement pianotés sur ses touches. Ne souhaiteriez-vous pas tenter l’aventure ?

Les derniers mots du briconteur s’échappèrent dans les airs. Maelys rejoignit en trottinant son cabas pour remonter d’un pas vif le reste de la rue – qui avait la malhonnêteté, elle l’avait remarqué quelques années plus tôt, d’être inclinée dans un léger mais pervers faux plat. Aussi ce n’est que lorsqu’elle fut rentrée chez elle, qu’elle se fut posée et qu’elle eu repris son souffle qu’elle songea de nouveau à l’insolite objet dont le vendeur lui avait raconté l’histoire. Vraiment, elle ne se souvenait pas d’en avoir vu de pareils par le passé…

Elle suivit son planning de l’après-midi sans plus y penser. Cependant, après avoir joué ses deux heures en ligne à League of Memories, avalé sa collation du soir, arrosé son mur d’aromatiques et discuté avec Chloé jusqu’à ce que son holophone juge qu’elle avait trop abusé des ondes, son esprit revint à l’espagnolette bavarde. N’y tenant plus, elle chercha le mot de passe conservant ses archives et passa le reste de la soirée à se plonger dans les milliers de photographies de son enfance.

Aucun doute : aucune poignée ne ressemblait vraiment à une espagnolette bavarde. Il y avait bien un objet qui s’approchait des boutons qu’elle avait observés sous la cloche de verre, mais ils constituaient d’énormes claviers de plastiques qui n’avaient aucun, mais absolument aucun lien avec les anses qui aidaient, autrefois, à ouvrir les portes. Maelys s’endormit rassurée sur la capacité de sa mémoire, mais avec une question en tête.

A quoi jouait cet étrange vendeur tout droit sorti de l’antiquité ?

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