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LE BRICONTEUR – Chapitre 2

Le lendemain en sortant de chez le boucher, Maelys aperçut plus loin sur le trottoir deux tables débordantes de bibelots informes. Soudain, elle se souvint de l’incongrue boutique aperçue la veille – mais à quoi jouait le propriétaire ? Le bazar encombrait tout l’espace ! Impossible de passer sans ralentir… La vieille dame jeta un œil à droite. Malheureusement, le détour nécessaire pour rejoindre l’autre côté de la rue nécessiterait qu’elle rappelle son chariot, revienne sur ses pas, attende le feu vert. Elle maugréa à la perspective de perdre du temps dans un cas comme dans l’autre. La veille, sa meilleure amie Chloé n’avait pas manqué de pavoiser face à ses deux secondes d’avance. L’application BougezMarchez qui enregistrait leurs performances respectives était formelle : le podium s’était inversé, et Maelys s’était mordue la lèvre à la vue de sa seconde place. Bien sûr, elle pouvait comprendre la joie de son amie de rafler une victoire – en quarante ans de courses et de trails partagés étés comme hivers, Maelys lui avait rarement concédé la victoire. Quand bien même, elle ressentait une frustration dérangeante à se faire coiffer au poteau. Petit à petit, la vieillesse gagnait.

Maelys accéléra le pas en ronchonnant contre les irresponsables qui encombraient le passage. Dès qu’elle serait rentrée, elle signalerait l’indésirable aux services de la ville. Son humeur s’assombrit encore lorsque son cabas autonome, malgré tous ses détecteurs, s’immobilisa face au capharnaüm, bien incapable de s’y frayer un chemin. La vieille dame empoigna l’objet fermement et le tira comme une antique icône champêtre en grimaçant, zigzagant entre l’amoncellement d’objets. Les blancs de poulets pauvres en matières grasses et les saucisses végétales riches en fibres pesaient aussi lourd dans le sac qu’un gâteau au chocolat dans son bilan calorique hebdomadaire. Pour sûr, traîner ce poids mort allait la ralentir encore plus.

Son pied heurta ce qui ressemblait à une marmite en cuivre – mais qui utilisait encore ça ? Il protesta d’une note plaintive. Voilà que même les objets non connectés se rebellaient ! Cahin-caha, elle se faufila entre les morceaux de métal polis par les ans, les bois ridés et les morceaux de tissus effilochés. Le bric à brac luisait sous le soleil, dégageant des effluves d’huiles, de polish et une note fleurie qu’elle ne sut identifier. Soudainement, elle se rappela les photographies papier qu’enfant, sa mère lui déroulait dans de lourds albums. Une brève seconde, le souvenir chassa son obsession du temps pour loger, au fond de son ventre, la tiédeur d’une minuscule flamme.

Une étrange boule entourée de cordes épaisses tomba au sol, chassant le rêve. Maelys évita l’objet de justesse en jurant. Outrée, elle lança un regard à la devanture : où était donc le responsable de ce capharnaüm ?

Sur la vitre parfaitement rectiligne, une enseigne aux contours asymétriques affichait un nom. Le briconteur. Une angoisse soudaine saisit la vieille dame : elle ne connaissait pas ce métier. Était-ce déjà Alzeihmer qui pointait le bout de son nez ? Elle se ressaisit en songeant qu’elle obtenait toujours la meilleure note à ses tests quotidiens de mémoire. Après tout, au vu du fouillis sans âge qui régnait ici, l’enseigne était-elle correctement écrite ? Elle trouverait bien dans son emploi du temps chargé de l’après-midi quelques minutes pour envoyer une note à l’Académie. Un mot illégal se promenait en liberté dans sa ville.

Râlant contre les objets qui, tels les flots de la mer morte se refermant sur les égyptiens, l’engloutissaient et la ralentissait, elle s’extirpa enfin du passage délicat. Un coup de pied un peu plus volontaire que les deux précédent envoya valser un cube noir aux multiples antennes de cuivre vers la devanture de la boutique voisine. Le briconteur n’aurait qu’à ramasser. Elle lâcha son chariot qui retrouva son rythme régulier et, de son petit pas pressé, entreprit de rattraper le temps perdu.

Ce n’est qu’à l’angle de la rue qu’elle tourna la tête un bref instant. Le capharnaüm flamboyait au soleil, amas incongru et chaleureux dans la rue immaculée. Un souvenir éthéré traversa ses pensées, léger comme un fantôme. Elle secoua la tête puis reprit son trajet.

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